◊ Nom et Tradition

Un nom…une âme

En Afrique, le nom d’un être humain comporte un élément constitutif de la personne qui persisterait même après la mort. Parmi les symboles de l’âme qui sont «haleine», «souffle», «cœur» et «ombre», le nom est l’élément constitutif le plus subtile et invisible de la personne. Trouver le nom exact qui correspond à l’être d’un nouveau-né, demande une observation minutieuse de l’enfant. Si le nom donné à un nouveau-né ne correspond pas aux éléments constitutifs de son être, il ne vivra pas et il manifestera vite de signes de faiblesse et de maladie.

La vie d’une personne réside dans son nom
Chez les Yansi, il y a un adage qui dit: «La vie d’une personne réside dans son nom.» Citer le nom d’un absent ou d’un défunt est dangereux pour la personne en question. Les rites d’envoûtement se servent du nom de la personne visée. Par le nom du défunt, le vivant peut le faire venir auprès de lui. Les Yansi disent: «Si l’homme meurt, son nom devient l’image du défunt qui se reflète comme dans un miroir». Ou encore: « Le nom est l’âme d’une personne, il est invisible on le connaît seulement si quelqu’un le prononce ». De même: «Le nom est l’aîné du corps». «Le nom est le véhicule qui transporte le corps. Sans nom, le corps ne peut bouger.» «Le nom est le contenu d’une sacoche. Le corps y est la sacoche.» «Le nom d’une personne contient la vie de la personne.» «La personne est le nom, pas le corps.» «Le nom est l’image (la photo) d’une personne.»

Des noms d’origine religieuse très fréquents
Vu l’importance du nom personnel, il n’est pas étonnant que les noms d’origine religieuse soient très fréquents parmi ces populations. Suite à un événement contribué à la présence du créateur, le concerné s’attribue un nom théophore. Bien que l’Etre Suprême soit considéré comme un Dieu lointain, dans bien de cas, les gens constatent sa présence tout près de chez eux. Des noms théophores qui rappellent la guérison d’une maladie grave, les problèmes de stérilité, la chance, la vie et aussi la mort.

La communication rituelle est importante parmi les populations concernées. De là s’explique la symbolique rituelle concernant des nominations particulières qui rappellent un événement de caractère rituel.

Classification des noms chez les populations concernées

Il y a une grande variété de noms dans la région de l’Entre Kwango/Kasai, situé dans la cuvette congolaise. Il y a six catégories de noms à distinguer:

I. Les noms proprement dits

A. Noms de famille, noms de parents

B. Noms des grands-parents

C. Noms transmis par des aînés, des anciens

D. Noms d’origine rituelle.E. Noms des personnes officiants de rites

F. Noms des génies

II. Noms chrétiens ou prénoms chrétiens

III. Surnoms

A. Noms ajoutés au nom propre, à cause d’un événement marquant.

B. Noms donnés par la communauté à cause d’un bienfait ou d’un projet réalisé

C. Noms donnés par la parenté qui souligne une qualité d’une personne

D. Noms assumés après la mort d’un proche, d’une personne très chère.

IV. Sobriquets: Noms donnés à quelqu’un à cause d’un défaut, d’une habitude etc.

A. Sobriquets calomnieux, donnés à quelqu’un par calomnie

B. Noms des vagabonds

C. Noms injurieux qui évoquent un mauvais caractère de quelqu’un

E. Noms donnés aux étrangers, gens qui viennent de loin

V. Noms laudatifs

A. Noms des chefs

B. Noms honorifiques

VI. Noms de plaisanterie

A. Noms fictifs, indiqués aux agents sanitaires pour cacher son vrai nom

B. Noms de recensement, des faux noms indiqués aux agents de recensement

Noms théophores: Noms qui parlent de Dieu
Les «vrais noms» sont considérés comme des éléments constitutifs de la personne. Cette catégorie de nom, s’appelle en Yansi: Maziin zum: «noms venant du ventre». C’est un nom que l’enfant porte dès sa naissance ou quelques semaines après la naissance. Ces noms doivent être protégés. Par la manipulation des forces agressives, l’envoûteur peut se servir seulement du vrai nom de la personne visée.

Surnoms et sorbriquets Yansi
Ces noms « parlent ». Ils parlent de l’homme et de ses problèmes, de ses croyances et ses souffrances, de ses conflits de la vie communautaire et des événements qui marquent sa vie, de ses joies et satisfactions, des réflexions philosophiques aussi sur le destin de l’homme, de la mort et de la solitude de ceux que le défunt a laissé ses sur terre et de Dieu.

Pour faire cette étude, j’ai passé des soirées nombreuses en compagnie des hommes qui connaissaient les explications de ces expressions, parfois difficiles a analyser. Ainsi ai-je consulté 26 hommes et 12 femmes.

Les noms des femmes sont normalement faciles à expliquer. Par contre, certains hommes âgés choisissent des expressions comme surnoms qui cachent plus qu’elles ne révèlent.

 »Défricheur d’un vieux champ ». Mukwil makuu. Cette expression signifie: «Se rappeler une vieille histoire», par exemple le cas des esclaves que les ancêtres ont laissé. Quand une personne rappelle aux autres comment se pratiquait l’esclavage, il déterre en quelque sorte des vieux souvenirs douloureux. Jadis, quand cette pratique était courante, les oncles à leur mort laissaient le soin de tout leur héritage à leur neveu. Même si ce dernier n’était pas encore à l’âge de prendre les responsabilités, on comptait les esclaves. Plus tard, s’il lui arrivait de dénombrer ses esclaves, il reçut de la part des esclaves le surnom de Mukwil-Makuu.

«Champ de léopard» Nguun ngo. Cette locution est le surnom d’un chef de village Yansi qui fut aussi le chef de groupement. Ses arrières-fils ont porté aussi ce sobriquet. Un de ses arrières-fils m’a expliqué: Nguun ngo c’est le lieu où les sorciers prennent leurs repas. Ce lieu est comparé à une famille sans chef, dans laquelle on peut faire disparaître les membres à temps et à contretemps.Il y avait une famille nombreuse de onze enfants qu’on a décimés, Et c’est leur oncle qui semait cette panique. Leur nombre était réduit de 11 à 3. finalement l’oncle sorcier est mort aussi.Le nouveau chef de lignage a opté pour ce sobriquet, Le motif précis, c’est que jadis, sa famille était considérée comme un champ de léopard. Le léopard symbolise un sorcier.

« Champ d’un égoïste, » Nguun nguur. Ce sobriquet a comme explication: Nguun nguur, bena kamena le: « Au champ d’un égoïste, les semences ne poussent pas. » Lorsqu’un avare fait son champ et que cela n’avance pas très bien, tout le monde va se moquer de lui. On n’aime pas les égoïstes, les villageois ne veulent pas qu’un égoïste soit aussi heureux.

C’est ainsi lorsqu’un égoïste fait son champ, la population lui souhaite une mauvaise récolte, parce que personne ne mangera de cette récolte. L’enfant d’un égoïste est aussi mal vu par les autres villageois. Si on remarque une mauvaise chose dans un lieu fréquenté par un égoïste, on dit vite que c’est sa faute.

Dans un village donné, un surnom ou sobriquet est réservé à une seule personne. Si deux veulent adopter le même surnom, l’aîné emportera.

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