◊ La palabre

cadre privilégié de résolution des conflits

Étymologiquement, le mot palabre vient de l’espagnol “palabra” et a le sens de parole, de discussion, de conversation longue et oiseuse. Cette conception dévalorisante émane du contexte colonial où la palabre était une sorte de concertation où siégeaient le commandant européen et le chef noir; celle-ci consistait en un débat coutumier long, complexe et souvent incohérent et contradictoire, du fait du recours nécessaire à un interprète, dont la connaissance de la langue européenne était approximative.

En vérité le concept de palabre a une toute autre signification dans les sociétés africaines traditionnelles, où différents termes, plus adéquats sont utilisés pour la désigner. Par exemple, les Bamiléké à ce propos parleront de Tsang, dont le but est d’”apaiser les esprits» (pouhotrim). En tant que cadre d’organisation de débats contradictoires, d’expression d’avis, de conseils, de déploiement de mécanismes divers de dissuasion et d’arbitrage, la palabre, tout au long des siècles, est apparue comme le cadre idoine de résolution des conflits en Afrique noire.

La palabre, incontestablement, constitue une donnée fondamentale des sociétés africaines et l’expression la plus évidente de la vitalité d’une culture de paix. Partout en Afrique noire, on retrouve à quelques nuances près, la même conception de la palabre, considérée comme phénomène total, dans lequel s’imbriquent la sacralité, l’autorité et le savoir, ce dernier étant incarné par les vieillards qui ont accumulé, au fil des ans, sagesse et expérience.

Véritable institution, la palabre est régie par des normes établies, et les principaux acteurs doivent justifier d’une grande expertise. Chez les Beti du sud du Cameroun par exemple, pas moins de six conditions et modalités constituent un préalable à toute palabre : où, quand, qui, quoi, pourquoi, comment? Le nkul (tambour fait d’un tronc d’arbre évidé) annonce à tous les villages environnants, la tenue de la palabre (ekwane ayôn). Des émissaires sont envoyés dans les contrées plus éloignées. La palabre se tient toujours en un lieu chargé de symbole : sous un arbre, près d’une grotte, sur un promontoire ou dans une case édifiée spécialement à cet effet; tous ces endroits sont marqués du sceau de la sacralité. La date de la palabre n’est pas laissée au hasard; elle doit correspondre à un moment propice déterminé par les géomanciens. En principe, la palabre est ouverte à tous, ce qui fait d’elle un cadre d’expression sociale et politique de grande liberté. Parfois cependant, pour des raisons de confidentialité, les jeunes enfants et les femmes réputées bavardes (Ekobô kobô) en sont exclus. En outre, on observe une hiérarchie et un protocole dans l’intervention des principaux acteurs. Le chef cède souvent le pas à des personnalités reconnues pour leur expertise dans le domaine des traditions historiques, du droit, de l’ésotérisme. Dans la palabre, les vieillards, symboles de sagesse, jouent un rôle privilégié. Leur éthique et divers tabous liés à leur âge leur interdisent des positions partisanes, et les invitent plutôt à la pondération et au compromis. Il est courant qu’une palabre soit présidée par un vieillard et non par le chef, ce qui a conduit à qualifier les sociétés négro-africaines de gérontocratiques. En fait, ces sociétés sont caractérisées par une interaction harmonieuse entre générations, organisées en classes d’âges selon des règles établies où prévalent la bonne entente et la cordialité. Pour trancher les litiges, le chef a des notables spécialisés dans la gestion et la résolution des conflits, et constituent le Eboé Bot (commandement des hommes). Ils avaient la toute puissance d’agir au nom des ancêtres; leur autorité était fondée sur le mpet nnam, sac en peau de buffle contenant toute la puissance mystique du village symbolisée par des cornes (mindat) et diverses écorces (bibap). C’est ce sac qui inspire le chef et ses notables pour trancher les palabres et faire respecter la sentence. Le premier conseiller est appelé nkuli mejo, chez les Bulu; il tient à la main une canne. Le second conseiller (nkatte fôe) annonce l’arrivée du chef et ordonne le silence. Le chef (ngoe bot) fait son entrée solennelle, lance des termes pleins de symboles (enôlane ayon) repris par toute l’assistance.

Au cours de la palabre, les «faiseurs de paix» présentent les parties en conflit et les amènent à s’expliquer. Auparavant, des «hommes intelligents», des sorciers, des magiciens avaient procédé à des investigations et délivrent leur témoignage. Dans l’assemblée se trouve assis un patriarche influent reconnu pour son intégrité; Il porte chez les Bulu le nom de kasso. D’une grande discrétion, il ne prend pas part aux débats et son regard absent, est plutôt fixé dans les nuages. Son avis sera cependant prépondérant au moment de la délibération. Le silence est ordonné et la parole commence à être distribuée selon un protocole établi. La parole dépensée au cours de la palabre n’est pas ordinaire; elle est riche et puissante, fondée sur la somme d’expériences vécues et conceptualisées par la société : proverbes, paraboles, contes, généalogies, mythes, d’où se dégagent des leçons, des mises en garde et des recommandations prônant la pondération, le compromis et la concorde. C’est pourquoi le chef meneur des débats (mot dzal) doit être éloquent (ndzoe) et d’une grande érudition dans le domaine de l’histoire et du droit coutumier. Sa parole est souvent ésotérique et sous forme de paraboles (minkala ou nkenda); elle revêt des allures à la fois symbolique et rythmique.

La palabre est une affaire de longue durée et le circuit toujours compliqué des débats invite à la patience. Outre la parole, il y a toute une symbolique de gestes ritualisés, des silences lourds de signification, tout cela étant l’expression d’une éducation et d’une culture fort élaborées. La palabre n’a pas pour finalité d’établir les torts respectifs des parties en conflit et de prononcer des sentences qui conduisent à l’exclusion et au rejet. La palabre apparaît plutôt comme une logothérapie qui a pour but de briser le cercle infernal de la violence et de la contre-violence afin de rétablir l’harmonie et la paix. Ainsi, chez les Dogon du Mali, il est établi que l’intérêt commun exige la paix, et que les nuages porteurs de pluies fuient les lieux où règne le désordre. Aussi, la sagesse Dogon veut qu’en cas de conflit, les deux parties partagent les responsabilités, la considération suprême étant le maintien de la tranquillité interne, au terme d’un pardon mutuel.

Ainsi donc, la problématique de la dissuasion, de la prévention et de la résolution des conflits se traduit dans les sociétés traditionnelles africaines par l’adage suivant, formulé par les Banen du centre du Cameroun : «éviter la guerre à tout prix, faire la guerre quand on n’a pas pu l’éviter, mais toujours rétablir la paix après la guerre». Cela traduit, de façon intrinsèque, la culture de paix qui a été un facteur dominant dans le processus historique de l’Afrique traditionnelle, en dépit de la dithyrambe sur les hauts faits de guerre des bâtisseurs d’empires, et d’une certaine ethnographie qui a délibérément mis en emphase les conflits inter-tribaux. Qu’elle soit conclue au terme d’une négociation, d’une médiation ou d’une palabre, la paix est toujours célébrée et scellée par un repas de communion. Des chèvres de couleur noire de préférence sont immolées et partagées selon une logique tenant compte des préséances et des alliances. Des boissons (vin de palme ou de raphia) sont distribuées à profusion, créant ainsi une ambiance de gaieté. Dans certaines régions, les noix de kola sont partagées, symbolisant l’entente retrouvée. A l’occasion, de nombreux éléments, symboles de paix, font leur apparition. En pays Bamiléké c’est le nkeng ou yap nfeguem (dracoena deilstelialiane), “arbre de paix”, dont les feuilles sont agitées par l’assistance. Ici, la magni (mère de jumeaux) sensée incarner des pouvoirs spéciaux joue un rôle privilégié; elle parcourt le lieu de la palabre, tenant une branche de nkeng à la main. Le nkeng, dont les feuilles sont minces, de couleur foncée et d’une longueur de 20 cm environ, est censé réparer les fautes commises et est un gage sûr de bonne moralité, de vérité et de paix. En pays Bassa, l’écosystème est plutôt favorable au palmier et ce sont ses rameaux (masêê) qui symbolisent la paix et la joie. Pour célébrer la paix retrouvée, des groupes de danse et de musique se produisent, magnifiant les vertus de la paix. C’est ainsi qu’un refrain célèbre dans le royaume bamum, pourtant réputé pour son activité guerrière, formule que «la femme préfère un lâche vivant à un héros mort». Chants et danses apparaissent ainsi, dans diverses sociétés traditionnelles africaines, comme des supports importants d’un vouloir vivre en paix, dans la joie.
Pour en revenir à la palabre, il est certain qu’elle reste encore vivace dans de nombreuses zones rurales, et qu’elle continue d’assurer avec efficacité la gestion des conflits inter-communautaires. Il est symptomatique de constater que des conflits majeurs comme celui de la Somalie, sont en train d’être traités dans un contexte tribal selon les procédures ancestrales de négociation et de restauration de la paix. Les vertus de la palabre ont également inspiré la volonté de formulation d’un type nouveau de gouvernance, qui a accompagné le processus de démocratisation dans de nombreux pays (Bénin, Congo, Gabon, Tchad, etc.). En cela, on peut voir dans les conférences nationales souveraines, comme une réinvention de la palabre africaine dans un contexte de modernité. Nous y observons la même logothérapie, la présence d’une nouvelle sacralité (évêques et archevêques qui en ont assuré la présidence) et parfois le recours à des rites traditionnels (rite du lavement des mains au lendemain de la Conférence nationale au Congo).

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